Un petit texte qui m’est venu, après qu’on m’ait raconté une anecdote assez désagréable. Cette parabole vous parlera peut-être !
Flore
Il était une fois une jeune femme appelée Flore. Elle avait grandi dans une grande ville, entourée de bruit, de vitesse, d’immeubles bien trop hauts et de gens bien trop pressés. Flore n’en pouvait plus du rythme de la ville et ressentait un appel plus fort que tout : celui de l’air pur, du calme, de la nature. Elle rêvait de construire sa maison dans les arbres : suspendue, vivante, où chaque pièce serait nichée dans un arbre différent, reliée par des ponts de branches et de cordes. La lumière entrerait par des fenêtres sans volet.
Elle avait entendu parler des Terres-Libres, une région lointaine où il faisait bon vivre, un peu à l’écart de tout. Là-bas, il existait un village de montagne décrit comme merveilleux : Hautlieu. « On y trouve des châteaux de conte de fée, des places aux pavés d’or et des forêts verdoyantes ». C’était ce qu’on disait de cet endroit. Flore rassembla toutes ses économies et partit avec seul bagage un petit baluchon. Si elle n’avait pas grand-chose, sa tête, elle, était remplie de rêves.
Hautlieu
Après quelques semaines de voyage, Flore arriva en Terres-Libres. Sur place, elle remarqua vite que tous les panneaux qui indiquaient le chemin n’avait qu’une inscription : Hautlieu. À croire qu’il était le seul village de la région.
À l’approche du village, elle eut presque le vertige. Hautlieu était construit à flan de montagne. Cette dernière avait été creusée en espaliers, et l’on voyait à travers les arbres que la taille des propriétés était proportionnelle à leur hauteur sur la montagne. Mais le chemin pour y accéder avait l’air si escarpé qu’il était impossible à pratiquer à pied. Des téléphériques étincelants glissaient silencieusement entre les hauteurs, transportant de rares passagers.
Arrivée en bas du village, Flore découvrit des rues pavées magnifiques. Bon, elles n’étaient pas faites d’or ! Mais elles étaient parfaitement rectilignes et incroyablement propres. Toutefois, où étaient les maisons ? Il n’y avait que de grandes clôtures immenses et des portails épais. Flore réussit à jeter quelques coups d’œil et aperçut des châteaux somptueux, des façades impeccables, des balcons de marbre, des verrières resplendissantes.
Dans la rue, elle essaya d’interagir avec quelques passants, mais ils semblaient ne pas la voir, ou lui répondait succinctement avec un sourire forcé.
À la mairie, on l’accueillit avec courtoisie et on lui demanda de patienter. En attendant son tour, Flore se pencha vers son voisin de chaise et plaisanta, pour détendre l’atmosphère « On m’avait parlé de pavés d’or, ils ont été volés ? ». Son voisin ne rit pas du tout :
« — C’est pour le haut de la montagne, les pavés d’or.
— Ah oui ? Je suis curieuse de les voir.
— Il faut le téléphérique.
— Et je peux le prendre ?
— Sans le pass gold, impossible.
— Comment on fait pour avoir le pass gold ?
— Aucune idée. »
Flore ne sut pas quoi répondre. Elle fut appelée à ce moment-là pour rencontrer le Maire.
En rencontrant le maire, Flore comprit que cette personne avait de l’expérience, et qu’elle le savait. Il la prenait un peu de haut. Il lui montra des plans de maison : un manoir avec jardin en terrasse, piscine, véranda. Le maire expliqua qu’en habitant ici, Flore aurait un accès exclusif à tous les avantages du village. « Et le pass gold ? » Le maire rit aux éclats, et indiqua qu’il fallait déjà avoir son manoir en bas du village avant d’espérer monter là-haut. « Et si je voulais construire ma maison dans les arbres ? » demanda Flore. « Dans les arbres ? Vous pourrez bien construire une cabane dans votre jardin si ça vous chante. En attendant, voilà le prix de votre somptueuse demeure. » Le maire lui tendit un document sur lequel un chiffre était écrit. Dix fois ses économies. « Je n’ai pas les moyens… » murmura-t-elle. Le maire haussa un sourcil. « Si vous n’avez pas les moyens de vos rêves… peut-être faut-il arrêter de rêver. »
Flore comprit que Hautlieu n’était pas pour elle. Elle se dit que de toute façon, les habitants n’avaient pas l’air accueillants, et que le côté élitiste n’était pas ce qu’elle recherchait. Elle demanda donc s’il existait d’autres villages. Le maire répondit, dédaigneux : « Il y a bien Rochebrune, mais bon… »
Flore repartit, le cœur lourd, sous les regards amusés des habitants. Elle entendit même quelqu’un chuchoter à son voisin, du haut de leurs grandes haies trop bien taillées « bon débarras, il n’y a plus de place ici de toute façon ».
Rochebrune
Depuis Hautlieu, dans la montagne, on apercevait Rochebrune, au loin en contrebas. Le village était perché sur une falaise. On pouvait le voir de loin. On voyait d’ailleurs que le village était immense, bien plus grand que Hautlieu. Les maisons se comptaient par centaines.
Flore ne mit pas très longtemps à atteindre le village et découvrit de très belles maisons, toutes différentes, entourées de haies basses, de fleurs sauvages. Les gens souriaient poliment, la saluaient avec mesure. Il y avait foule dans la rue, mais on passait vite à côté de Flore, sans jamais s’arrêter. Elle réussit à discuter avec quelques personnes. Certains ne faisaient que passer, d’autres étaient des habitants. On finit par lui dire d’aller à la mairie, que son projet était sûrement possible ! L’espoir renaissait.
Le maire écouta un peu perplexe le projet de Flore. Il dit qu’il y avait un terrain avec des arbres, qu’on pouvait l’aider à faire les fondations, mais qu’elle devrait tout construire seule.
Flore hésita. Elle n’avait jamais construit de maison. Encore moins dans les arbres.
Le maire haussa les épaules : « C’est comme ça ici. » Flore se permit d’insister, et le maire finit par s’énerver en lança « Hé ho, vous croyez qu’on va vous aider comme si c’était notre maison ? ici on est pas à… », il s’interrompit et demanda à Flore de revenir si elle changeait d’avis.
Flore sortit de la mairie, résignée. Elle se posta au bord de la falaise et se mit à réfléchir. Et si elle partait seule dans la forêt construire une cabane dans les arbres ? Peut-être qu’elle serait un peu bancale, mais au moins, elle aurait le mérite d’exister ? Peut-être qu’elle n’aurait jamais dû quitter la ville… Les Terres-libres n’étaient pas faites pour elle.
Alors qu’elle se morfondait, Flore entendit de la musique.
Au loin, dans la vallée, une tâche colorée ressortait dans le vert de la forêt. Elle plissa les yeux. Un village ? Les habitants de Rochebrune détournèrent le regard quand elle demanda. Finalement, une vieille femme murmura : « C’est Clairerive. Mais bon… »
Clairerive
Clairerive était un monde à part. Les maisons n’étaient pas aussi grandioses qu’à Hautlieu. Le village était minuscule comparé à Rochebrune. Mais Flore avait les yeux qui brillaient. Les maisons étaient biscornues, peintes de mille couleurs, et solides comme les racines d’un vieux chêne. Ici aucun or ne brillait, mais chaque recoin vibrait. Flore avait l’impression de deviner chaque habitant, rien qu’en regardant leur maison. Des enfants jouaient pieds nus dans les chemins, il n’y avait aucune limite entre les terrains, les rires éclataient aux coins des rues.
Alors qu’elle marchait sans oser demander son chemin, un groupe de personnes vint à sa rencontre et la salua avec chaleur. Flore partagea son étonnement. On lui expliqua que Clairerive était né des erreurs, des réussites, des larmes et des joies de chacun. Ici, on profitait de l’expérience des uns pour aider les autres. On avait le droit d’être entièrement qui on était et de vivre ses rêves.
Flore commença à expliquer son projet : une maison dans les arbres, des ponts suspendus, des pièces en hauteur.
Alors, sans un mot, les habitants s’approchèrent. Certains dessinèrent des plans sur un carnet. D’autres lui parlèrent d’un terrain boisé. Une jeune femme proposa de lui montrer sa propre maison, construire elle dans un grand tronc d’arbre. Flore s’aperçut que le maire était là lui aussi, ses vêtements tâchés de la peinture d’une maison en construction. « Tu paieras le matériel, nous, on t’aidera. Ce sera un chantier joyeux, un peu fou » lui dit-on.
« Vous allez souvent à Hautlieu et Rochebrune ? On ne parle que d’eux dans la région » demanda Flore, étonnée qu’il n’y ait pas plus de monde installé dans ce village.
Le maire sourit et haussa les épaules « Ce qui m’importe, ce sont les habitants de Clairerive et les visiteurs qui aiment passer du temps ici. Rien d’autre n’est important que la joie qu’on partage et les rêves qu’on poursuit ».
Et c’est là que Flore bâtit son rêve, une maison avec des ponts faits de branches et de lianes, avec l’aide de ses nouveaux amis. Depuis, elle transmet aux visiteurs de Clairerive ses connaissances sur les maisons dans les arbres. Parfois, Flore se demande ce qu’aurait pu être sa vie à Hautlieu… mais elle se dit que la vue depuis la plus belle des vérandas sur des murs, ne vaudra jamais la vue sur la nature depuis ses fenêtres sans volets.
Bien sûr, toute ressemblance avec des faits réels ne serait que pure coïncidence.
Je crois profondément qu’il n’existe pas une seule bonne formation, pas plus qu’il n’existe un seul bon endroit pour construire sa maison. Certains aiment les hauteurs, d’autres cherchent le bruissement d’une rivière. Certains aiment faire partie d’une élite, d’autres aiment se sentir en communauté. On construit sa maison là où on se sent chez soi.
Ce que je trouve dommage, c’est quand certaines institutions s’imaginent être les seules à détenir les clefs de la légitimité. La création, l’art, ce n’est pas seulement une question de diplôme, de pedigree. C’est aussi des chemins détournés, des tâtonnements, des reconversions, des rêves. Ce n’est pas parce qu’une maison est biscornue que ses fondations ne sont pas solides.
Et si ma présence dans le beau monde de la céramique fait grincer des dents, eh bien, tant mieux. Je ne suis pas là pour faire tapisserie, mais pour faire sortir du cadre.



