Cet article découle d’un billet en anglais de Kara Leigh Ford. J’ai trouvé sa réflexion très pertinente et je souhaitais vous la partager. Cependant je sais que pour beaucoup la langue est un frein, donc j’ai décidé de vous proposer une réécriture depuis l’anglais.

Fabriquer ses propres émaux prend du temps… Vraiment beaucoup de temps, et comme pour le reste de la poterie c’est une courbe d’apprentissage pleine de leçons et d’échecs.

Donc, avant de vous lancer dans ce projet, demandez-vous pourquoi vous voulez voulez créer vos propres émaux.
Est-ce parce que vous souhaitez élargir vos connaissances en céramique ? Parce que vous voulez approfondir votre compréhension de ce métier ? Vous aimez expérimenter, découvrir de nouvelles choses ? Est-ce parce que vous aimez les défis, et que vous avez le luxe d’avoir le temps et l’argent nécessaire pour vous consacrer à votre production ? Ou bien vous voulez amener votre travail dans de nouvelles directions ?
Si c’est pour une de ces raisons, génial, incroyable, foncez !

Ou bien est-ce parce que vous avez l’impression de ne pas être un « vrai potier » si vous ne fabriquez pas vos propres émaux ? Mmmh… Prenez le temps de réfléchir à cela…

Peut-être suis-je la seule, mais je me suis clairement sentie dans ce cas. Quand j’ai démarré mon entreprise de céramique, je regardais constamment les autres potiers sur les réseaux sociaux, et j’avais l’impression que leur travail était « meilleur » que le mien, qu’il valait plus.
L’une des principales réflexions qui contribuait à ce sentiment était « ils sont meilleurs car ils fabriquent leurs propres émaux« .

Cette affirmation est-elle vraie ? Non, c’est totalement faux (ndt. : Kara Leigh Ford écrivait plutôt « c’est des conneries » !).

C’est vrai, il y a des potiers qui ont plus d’expérience, plus de connaissances, une production plus importante. Certains cuisent leurs pièces une fois, d’autres cinq fois. Certains céramistes n’utilisent aucune glaçure, d’autres n’utilisent qu’une seule couleur ; cela les rend-il moins bons que quelqu’un utilisant 20 émaux différents dans son atelier ?
Non, en réalité, je dirais même qu’il y a des arguments pour dire qu’un potier qui n’utilise qu’un seul émail est plus malin.

Il n’y a pas qu’un seul chemin qui soit juste, seulement des chemins différents.

Les peintres ne créent pas leurs propres peintures. Et la fabrication des émaux est bien plus difficile que la fabrication de la peinture : nous travaillons avec des produits chimiques, des oxydes, des hauts températures et du temps.
Nous sommes des potiers, pas des chimistes, alors pourquoi nous mettons-nous autant de pressions à fabriquer nos propres émaux ?

La réalité des émaux fabriqués soi-même

Voici le grand secret que personne ne vous dira : la plupart des potiers, moi y compris, commenceront par une recette de base que quelqu’un d’autre a déjà créée. Ils la peaufineront ensuite et ajouteront des oxydes et des colorants pour faire leurs propres émaux. Une petite modification sur une recette peut donner un aspect très différent.

C’est ce que font 99 % des potiers qui fabriquent leurs propres émaux. C’est encore un travail titanesque, la marge d’erreur est énorme. Il faut tester, re-tester. Tester sur un petit lot, puis tester sur un plus grand lot. Augmenter l’échelle. Trouver des solutions lorsque les choses tournent inévitablement mal… etc. La chimie des émaux est un travail à plein temps. Les possibilités sont infinies, ce qui fait partie de la magie.

Les potiers qui « inventent » leurs propres émaux à partir de rien sont essentiellement des chimistes moléculaires et écrivent des livres sur le sujet, donnent des cours et proposent des ateliers en personne ou en ligne, vendent leurs recettes à des sociétés commerciales – ils doivent bien monétiser leurs efforts – et à juste titre – car le temps qu’ils ont consacré à la création des émaux les a éloignés de la production.

Quels sont les avantages et inconvénients de fabriquer ses propres émaux ?

Les avantages des émaux maison sont les suivants :

  • Vous savez exactement ce qu’ils contiennent. Vous ne pouvez pas le savoir avec les émaux commerciaux. Lorsque vous trempez votre doigt dans un émail commercial, comment pouvez-vous savoir dans quoi vous le mettez ? Vous pourriez absorber n’importe quoi à travers votre peau.
  • C’est beaucoup moins cher, les matières premières sont beaucoup, beaucoup plus économiques à l’achat que les émaux prêts à l’emploi.
  • Votre travail est complètement unique, moins facile à copier, donc il est beaucoup plus difficile pour quelqu’un de reproduire votre style. C’est pratiquement impossible à moins que vous ne partagiez vos recettes, vos courbes de cuisson et l’argile utilisée. Vous aurez donc beaucoup moins de chances de vivre ce moment gênant dans un marché artisanal où le potier à côté de vous utilise exactement les mêmes émaux.
  • Vous pouvez faire des ajustements. Si une couleur à la sortie du four ne vous plaît pas, vous pouvez la modifier, changer la température de maturation. Sans connaître les ingrédients contenus dans votre émail vous ne pouvez pas.
  • Vous avez la quasi certitude que si un fabricant manque soudainement de votre fritte préférée, vous pouvez vous en procurer ailleurs.

D’un autre côté, les émaux commerciaux présentent également de gros avantages :

  • C’est rapide. Si vous n’avez pas le luxe d’avoir le temps, alors les émaux prêts à l’emploi sont faits pour vous. Vous choisissez vos couleurs sur un site web, vous cliquez sur « Commander » et vous avez une collection de beaux émaux en quelques jours.
  • Ils ont déjà été testés comme étant sans danger pour un usage alimentaire. Bien qu’il soit vrai que chaque lot de travail doit être testé car sa « sécurité » dépendra de votre application, de la cuisson et du type d’argile.
  • Les résultats sont cohérents, et se ressemblent dans le temps, ils ont déjà été testés en cuisson avant d’arriver dans votre atelier. Vous savez également que chaque cuisson sera la même que la précédente.
  • Ils bénéficient souvent du service après-vente du fabricant. Si vous rencontrez un problème avec un émail commercial, vous pouvez contacter le fabricant, lui expliquer le problème et la plupart du temps il fera en sorte de vous aider à trouver une solution ou vous enverra un nouveau lot d’émail.
  • Les émaux commerciaux sont un excellent moyen de renforcer votre confiance en tant que potier. Il y a tellement de choses qui peuvent mal tourner, que si vous vous enlevez la difficulté de la fabrication de vos propres émaux, vous avez beaucoup plus de chances de réussir votre première cuisson d’émail. La fabrication de vos propres émaux ajoute une étape supplémentaire où les choses peuvent, et cela arrive souvent, mal tourner. Si vous débutez dans la poterie, il est bon de relever un défi à la fois. Ne vous surmenez pas en essayant de tout apprendre en même temps.

Il n’y a pas de meilleure façon de faire, tout dépend de votre avancement dans votre pratique de la poterie.

Pour vous faire un parallèle, il est bien connu que la plupart des grands chefs ne font pas leurs propres pâtisseries. Ils les commandent à d’autres chefs qui font uniquement de la pâtisserie. Est-ce que cela fait d’eux des chefs moins bons que ceux qui produisent aussi leurs desserts ? Ils peuvent le faire, mais ils choisissent de ne pas le faire. Il y a du pouvoir dans ce choix.

Après des jours et des jours de travail, des heures de recherche en ligne, de lecture de livres, de messages interminables aux collègues potiers sur Instagram et de nombreux, nombreux échecs – j’ai fait mes propre émaux – youpi ! mais vous savez quoi ?
Je vais continuer à utiliser des émaux commerciaux tout prêts parce qu’ils font exactement ce dont j’ai besoin, ils créent le style que je veux et que je ne pourrais pas recréer sans passer littéralement des années à essayer de l’égaler ; et à quoi servirait de passer tous ces efforts à essayer d’égaler quelque chose qui existe déjà ?

Je connais l’effort que représente la fabrication d’émaux et j’ai beaucoup de respect pour les potiers qui en fabriquent, mais je veux aussi démystifier un peu le processus. Ce à quoi il se résume est le même dans la plupart des entreprises : soit vous dépensez de l’argent soit vous dépensez du temps (de l’argent sur des émaux commerciaux ou du temps à créer les vôtres).

Bien sûr, il y a l’idée qu’il est noble pour un artiste de passer des années à travailler dur sur son art, à y mettre toute son âme et à consacrer TOUT son temps à son besoin de perfectionner chaque petit aspect de son esthétique (tout en ne gagnant pas un centime).
Il y a une place pour cela – au 18ème siècle! 😉

On ne peut pas expérimenter éternellement. Il faut se remettre à produire à un moment donné, car il faut pouvoir gagner de l’argent. Ce n’est pas un hobby, c’est une entreprise. Il y a un loyer à payer, et on ne peut pas vivre uniquement de pommes de terre et de pâtes.

Ce que j’essaie de dire, c’est : ne laissez pas cette mentalité de club de la vieille école vous donner l’impression que votre travail est moins beau, moins utile et moins précieux parce que vous ne faites pas vos propres émaux. Faites ce qui convient à votre atelier, à votre temps, à votre expérience, à votre esthétique. Permettez-vous d’être un débutant si c’est ce que vous êtes. Personne n’est né avec les connaissances ou le savoir-faire d’un potier, tout le monde doit apprendre. TOUT LE MONDE DOIT APPRENDRE. Il n’y a aucune honte à acheter des émaux commerciaux. Je suis sûr que je ne suis pas la seule avoir dépensé beaucoup trop d’énergie à me préoccuper de cette question.

J’espère que la traduction de cet article vous a plu. Pour ma part, il m’a beaucoup parlé.

Quand j’étais à l’école pour mon CAP, j’ai ressenti ce jugement à certains égards, notamment parce que je souhaite travailler des grès basse température (pour certaines raisons que j’expliquerai un jour dans un autre article).
En sortant de l’école, j’étais dans l’idée qu’il fallait absolument que je crée mes propres émaux. J’ai acheté des livres, j’ai suivi des cours en ligne. La montagne à gravir me semblait insurmontable, alors qu’avant elle j’ai une autre montagne à gravir : celle de me dégager un salaire en faisant découvrir ma marque et mes produits.

J’ai donc décidé de laisser cette quête de l’email parfait à plus tard, quand j’aurai acquis l’ensemble des compétences nécessaires à ma production, et que j’aurai vendu suffisamment de pièces pour me dégager du temps. Il n’y a pas de honte à faire les choix les plus intéressants pour sa société : mon objectif est de vivre du métier que j’ai choisi, pas d’impressionner mes pairs !

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